La Déclaration des Nations Unies comme boussole de la justice

By | 9 avril 2025

La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), adoptée en 2007 après plus de deux décennies de négociations, constitue l’un des documents les plus significatifs du droit international contemporain. Son importance réside non seulement dans la reconnaissance de droits collectifs et culturels historiquement niés, mais aussi dans sa capacité à reconfigurer les relations entre les peuples autochtones et les États à travers une approche fondée sur la justice, l’autodétermination et la réconciliation.

Cette vision a été exposée par le Dr Albert Barume, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, lors de son intervention dans un webinaire intitulé « Mise en œuvre de la DNUDPA dans les États membres des Nations Unies et dans le système des Nations Unies, y compris l’identification des bonnes pratiques et la réponse aux défis ».

Ce webinaire a contribué à une meilleure compréhension de la DNUDPA ainsi que des responsabilités de l’État australien dans sa mise en œuvre. Il a également favorisé une prise de conscience accrue des droits consacrés par la Déclaration et de leur application dans les processus actuels de recherche de la vérité et d’élaboration de traités dans l’État de Victoria (Australie). L’événement a offert l’opportunité d’un échange direct avec le Dr Albert K. Barume, à la suite de sa récente visite privée en Australie, au cours de laquelle il a rencontré de nombreux représentants des Premières Nations. Cette visite a été organisée par la Fondation pour la recherche et l’action des Aborigènes et Insulaires (FAIRA).


I. Une réponse aux erreurs historiques

Albert Barume a présenté la DNUDPA non pas comme un traité né d’un consensus diplomatique abstrait, mais comme une réponse à une succession d’erreurs historiques commises par les États : la négation de l’existence, l’assimilation forcée, la dépossession territoriale et la violence culturelle systématique. « La Déclaration, a-t-il affirmé, est un document réparateur. Elle ne crée pas de nouveaux droits. Elle reconnaît des droits qui ont été niés pendant des siècles. »

C’est là que réside l’un des malentendus les plus persistants : l’idée que la Déclaration accorderait des privilèges ou des droits spéciaux aux peuples autochtones. Barume a déconstruit cette perception avec rigueur. Ce que fait la DNUDPA, c’est adapter le langage et la structure du droit international des droits humains à des réalités culturelles, historiques et juridiques qui ont été — et sont souvent encore — ignorées par les cadres juridiques classiques.


II. Les quatre piliers de la Déclaration

Barume a structuré son intervention autour de quatre objectifs fondamentaux de la DNUDPA, qui permettent de comprendre non seulement son contenu, mais aussi sa logique interne :

  1. Reconnaissance en tant que peuples et nations
    L’histoire du droit international a systématiquement exclu les peuples autochtones en tant que sujets collectifs. Les reconnaître comme « peuples » implique de leur reconnaître le droit à leur propre identité, culture et structures politiques. C’est une affirmation de souveraineté culturelle, mais aussi une étape essentielle vers l’équité.
  2. Jouissance égale des droits humains
    Contrairement à ceux qui soutiennent que les peuples autochtones bénéficient d’un traitement préférentiel, la Déclaration souligne que les droits humains universels leur sont également applicables. La différence réside dans les modalités de leur exercice, qui doivent respecter les formes culturelles et politiques propres à chaque peuple.
  3. Autodétermination
    Barume a été catégorique : l’autodétermination n’est pas seulement un principe, c’est le droit fondamental, celui qui rend tous les autres possibles. Elle permet aux peuples autochtones de décider de leur gouvernance, de leurs systèmes de justice, d’éducation, de santé et de développement. Il ne s’agit pas de sécession ou de rupture, mais de participation dans la dignité.
  4. Nouvelle relation entre les États et les peuples autochtones
    Loin d’être un manifeste séparatiste, la DNUDPA promeut une nouvelle relation fondée sur le respect mutuel. Elle constitue une invitation à repenser les modes d’interaction entre les États et les peuples autochtones, non pas comme administrateurs ou tuteurs, mais comme partenaires égaux.

III. Au-delà du texte : mise en œuvre concrète et défis persistants

Bien que la Déclaration ait été adoptée par une majorité écrasante à l’Assemblée générale des Nations Unies, sa mise en œuvre reste inégale et, dans de nombreux contextes, largement symbolique. Barume a alerté sur les profondes disparités qui subsistent entre le droit formel et les pratiques des États, notamment en ce qui concerne :

  • La consultation et le consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) :
    Si de nombreux États l’évoquent dans leurs discours, sa mise en œuvre effective — en particulier dans les grands projets extractifs — reste minimale.
  • La reconnaissance juridique des institutions autochtones :
    Peu de pays ont instauré des mécanismes permettant de valider les normes, lois et structures de gouvernance autochtones.
  • L’éducation publique :
    Le manque de connaissance de la Déclaration dans les sphères gouvernementales, scolaires et médiatiques empêche son appropriation par la société civile.

Face à cela, Barume a proposé une voie claire : éduquer les communautés autochtones sur leurs droits, tout en exigeant des États qu’ils remplissent leur obligation d’enseigner les droits humains. Il ne suffit pas de citer la Déclaration dans des discours : il faut la traduire en actions concrètes, en budgets, en formations et en réformes structurelles.


IV. Le droit comme outil de résistance

L’une des idées les plus inspirantes de Barume a été son invitation à se réapproprier le langage juridique comme instrument de transformation. « Les droits ne sont pas concédés, ils se revendiquent », a-t-il déclaré avec force. Cette affirmation prend une résonance particulière dans un monde où les peuples autochtones restent marginalisés dans les prises de décisions mondiales, notamment en matière de changement climatique, de biodiversité, ou de conflits liés à l’eau et à la terre.

L’appel est sans équivoque : la DNUDPA ne doit pas rester dans les bureaux gouvernementaux ou les archives de l’ONU. Elle doit se trouver entre les mains de chaque jeune autochtone, dans les écoles, les parlements et les mouvements sociaux. Car seule une citoyenneté éduquée à ses droits peut les revendiquer. Et seuls des peuples conscients de leur dignité peuvent l’exercer pleinement.


Conclusion : une carte éthique pour l’avenir

Albert Barume n’a pas seulement proposé une présentation technique. Il s’est exprimé à partir d’un profond engagement en faveur de la justice mondiale et a tracé une carte éthique qui nous oblige à regarder l’histoire avec honnêteté, le présent avec urgence, et l’avenir avec espoir.

La DNUDPA n’est pas une fin en soi. C’est une boussole. Et comme toute boussole, elle n’a de sens que si l’on choisit de marcher avec elle.